
(Discours du président des Profanes tenu sur la place de la Laïcité à Metz le 1er juillet 2025 à l’occasion de la cérémonie annuelle à la mémoire du Chevalier de La Barre)
Pourquoi est-il nécessaire en 2025 de rappeler en France cette chose désagréable qu’est l’intolérance et la violence commises au nom de Dieu. Ne s’agit-il pas d’un phénomène marginal ? Ou d’une vue de l’esprit développée par des militants ringards, intolérants, voire racistes qui voudraient laisser croire que la religion est la mère de tous les maux. Assumer une expression publique de la non-croyance ne procède-t-il pas d’un acharnement contre des croyants déjà maltraités par une société matérialiste et sans âme ? Ne peut-on pas se contenter d’être pour soi athée ou agnostique sans le revendiquer d’une manière ou d’une autre, sans blesser la sensibilité de nos concitoyens qui ne partagent pas la même opinion. C’est à ces questions que je vais tacher brièvement de répondre.
Non, notre société n’est pas matérialiste. Affirmer que tout, même l’esprit, procède de la matière, et qu’il n’y a pas d’arrière-monde surnaturel, n’implique pas de se vautrer dans la consommation la plus compulsive. La confusion grossière entre consumérisme et matérialisme est à prendre au sérieux. D’abord parce qu’il s’agit d’un argument classique du camp religieux qui se croit ainsi doté d’un avantage moral indubitable et qui est effectivement un hameçon efficace pour repécher tous les paumés en mal de vivre. Ensuite parce qu’il explique une partie du tropisme religieux de la Gauche dite radicale, qui établit d’une manière bien hasardeuse et à priori contraire à sa propre tradition historique une corrélation entre religion et lutte contre le capitalisme.
Les croyants n’ont pas le monopole de la spiritualité. Je ne leur concède aucune supériorité morale. Pris en application de ce principe, le financement public des cultes, qui vaut reconnaissance d’une supériorité morale présumée, est une insulte adressée à la face des non-croyants et des croyants non-affilés. Cela ne m’empêche pas de dormir mais j’entends conserver le droit de dénoncer ce privilège. Et le dire, cela fait-il de moi un haineux judéo-christiano-islamophobe ?
J’affirme que les traditions abrahamiques ainsi que toute la ribambelle des néo croyances ne nous seront d’aucun secours pour affronter les troubles politiques, les inégalités sociales, la crise écologique et l’anomie informationnelle qui nous menacent. Il est d’utilité publique de défendre ouvertement cette opinion, que d’aucuns jugeront banale mais qui n’est l’est déjà plus vraiment, dans toutes les sphères de la société, y compris au plus haut niveau de responsabilité.
On nous explique qu’il ne s’agit pas d’un retour du religieux mais d’un recours au religieux. J’aimerai que l’on m’explique en quoi le constat serait plus réjouissant. L’absence de sincérité et de profondeur des Tartuffes ne les rend pas moins dangereux.
La religion et la politique cultivent les pulsions identitaires avec la même passion, raison pour laquelle il est vital que l’une et l’autre demeurent à bonne distance. J’exhorte les élus de tous bords à prendre la mesure de la dangerosité de ce qu’ils alimentent à chaque fois que, même avec les meilleures intentions du monde quand il ne s’agit pas seulement de clientélisme, ils rompent la réserve qui devrait être la leur. J’attire votre attention sur le fait que les crimes de haine, antimusulmans, antisémites ou antichrétiens n’ont, jusqu’à preuve du contraire, pas été commis par des personnes se réclamant de l’athéisme, qui vont rarement au-delà caricature, mais que, considérés dans leur ensemble et indépendamment des émotions communautaires compréhensibles, ils manifestent la résurgence dans notre pays des conflits interconfessionnels. Si nos élus se soucient vraiment du vivre-ensemble, ils seraient bien inspirés de refroidir toutes les passions identitaires plutôt que de distribuer au coup par coup des signes de reconnaissances qui seront toujours perçus comme asymétriques.
La raison est un combat, et sur ce terrain également, nous sommes en vigilance rouge.